Fables
Choisies
Mises en vers
Par M. de la Fontaine
Tome 1er
Livre 1
Fables 1  10
A Paris,
Chez CLAUDE BARBIN, 
au palais sur le Perron de la Sainte Chapelle
M. DC. LXVIII.
AVEC PRIVILGE DU ROY

La Cigale et la Fourmi
La Cigale, ayant chant
Tout lt,
Se trouva fort dpourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prter
Quelque grain pour subsister
Jusqu la saison nouvelle.
 Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant laot, foi danimal,
Intrt et principal. 
La Fourmi nest pas prteuse ;
Cest l son moindre dfaut.
 Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle  cette emprunteuse.
 Nuit et jour  tout venant
Je chantais, ne vous dplaise.
 Vous chantiez ? jen suis fort aise :
Et bien ! dansez maintenant. 

Le Corbeau et le Renard
Matre Corbeau, sur un arbre perch,
Tenait en son bec un fromage.
Matre Renard, par lodeur allch,
Lui tint  peu prs ce langage :
 Eh ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous tes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte  votre plumage,
Vous tes le Phnix des htes de ces bois. 
 ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard sen saisit, et dit :  Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dpens de celui qui lcoute.
Cette leon vaut bien un fromage, sans doute. 
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, quon ne ly prendrait plus.

La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Buf
Une Grenouille vit un Buf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle qui ntait pas grosse en tout comme un uf,
Envieuse stend, et senfle, et se travaille
Pour galer lanimal en grosseur,
Disant :  Regardez bien, ma sur,
Est-ce assez ? dites-moi : ny suis-je point encore ?
 Nenni.  My voici donc ?  Point du tout.  My voil ?
 Vous nen approchez point.  La chtive pcore
Senfla si bien quelle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout Bourgeois veut btir comme les grands Seigneurs,
Tout petit Prince a des Ambassadeurs,
Tout Marquis veut avoir des Pages.

Les Deux Mulets
Deux Mulets cheminaient ; lun davoine charg ;
Lautre portant largent de la Gabelle.
Celui-ci, glorieux dune charge si belle,
Net voulu pour beaucoup en tre soulag.
Il marchait dun pas relev,
Et faisait sonner sa sonnette ;
Quand, lennemi se prsentant,
Comme il en voulait  largent,
Sur le Mulet du fisc une troupe se jette,
Le saisit au frein, et larrte.
Le Mulet se dfendant
Se sent percer de coups : il gmit, il soupire.
 Est-ce donc l, dit-il, ce quon mavait promis ?
Ce Mulet qui me suit du danger se retire ;
Et moi jy tombe, et je pris.
 Ami, lui dit son camarade,
Il nest pas toujours bon davoir un haut emploi :
Si tu navais servi quun Meunier, comme moi,
Tu ne serais pas si malade. 

Le Loup et le Chien
Un Loup navait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui stait fourvoy par mgarde.
Lattaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup let fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mtin tait de taille
 se dfendre hardiment.
Le Loup donc laborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, quil admire.
 Il ne tiendra qu vous beau sire,
Dtre aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misrables,
Cancres, hres, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien dassur : point de franche lippe ;
Tout  la pointe de lpe.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. 
Le Loup reprit :  Que me faudra-t-il faire ?
 Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants btons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis,  son Matre complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les faons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. 
Le Loup dj se forge une flicit
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pel.
 Quest-ce l ? lui dit-il.  Rien.  Quoi ? rien ?  Peu de chose.
 Mais encore ?  Le collier dont je suis attach
De ce que vous voyez est peut-tre la cause.
 Attach ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
O vous voulez ?  Pas toujours ; mais quimporte ?
 Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas mme  ce prix un trsor. 
Cela dit, matre Loup senfuit, et court encor.

La Gnisse, la Chvre, et la Brebis, en socit avec le Lion
La Gnisse, la Chvre, et leur sur la Brebis,
Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,
Firent socit, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs de la Chvre un Cerf se trouva pris ;
Vers ses associs aussitt elle envoie.
Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
Et dit :  Nous sommes quatre  partager la proie  ;
Puis en autant de parts le Cerf il dpea ;
Prit pour lui la premire en qualit de Sire ;
 Elle doit tre  moi, dit-il, et la raison,
Cest que je mappelle Lion :
 cela lon na rien  dire.
La seconde, par droit, me doit choir encor :
Ce droit, vous le savez, cest le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant je prtends la troisime.
Si quelquune de vous touche  la quatrime,
Je ltranglerai tout dabord. 

La Besace
Jupiter dit un jour :  Que tout ce qui respire
Le Sen vienne comparatre aux pieds de ma grandeur.
Si dans son compos quelquun trouve  redire,
Il peut le dclarer sans peur :
Je mettrai remde  la chose.
Venez, Singe ; parlez le premier, et pour cause.
Voyez ces animaux, faites comparaison
De leurs beauts avec les vtres :
tes-vous satisfait ?  Moi ? dit-il, pourquoi non ?
Nai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?
Mon portrait jusquici ne ma rien reproch ;
Mais pour mon frre lOurs, on ne la qubauch :
Jamais, sil me veut croire, il ne se fera peindre. 
LOurs venant l-dessus, on crut quil sallait plaindre.
Tant sen faut : de sa forme il se loua trs fort ;
Glosa sur llphant, dit quon pourrait encor
Ajouter  sa queue, ter  ses oreilles ;
Que ctait une masse informe et sans beaut.
L lphant tant cout,
Tout sage quil tait, dit des choses pareilles :
Il jugea qu son apptit
Dame Baleine tait trop grosse.
Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit,
Se croyant, pour elle, un colosse.
Jupin les renvoya stant censurs tous,
Du reste , contents deux ; mais parmi les plus fous
Notre espce excella ; car tout ce que nous sommes,
Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :
On se voit dun autre il quon ne voit son prochain.
Le Fabricateur souverain
Nous cra Besaciers tous de mme manire,
Tant ceux du temps pass que du temps daujourdhui :
Il fit pour nos dfauts la poche de derrire,
Et celle de devant pour les dfauts dautrui.

LHirondelle et les Petits Oiseaux
Une hirondelle en ses voyages
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prvoyait jusquaux moindres orages,
Et devant quils ne fussent clos,
Les annonait aux matelots.
Il arriva quau temps que la chanvre se sme,
Elle vit un manant en couvrir maints sillons.
 Ceci ne me plat pas, dit-elle aux oisillons:
Je vous plains, car pour moi, dans ce pril extrme,
Je saurai mloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette main qui, par les airs chemine?
Un jour viendra, qui nest pas loin,
Que ce quelle rpand sera votre ruine.
De l natront engins  vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper,
Enfin, mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison:
Gare la cage ou le chaudron!
Cest pourquoi, leur dit lhirondelle,
Mangez ce grain et croyez-moi. 
Les oiseaux se moqurent delle:
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
Quand la chnevire fut verte,
Lhirondelle leur dit:  Arrachez brin  brin
Ce qua produit ce mauvais grain,
Ou soyez srs de votre perte.
 Prophte de malheur, babillarde, dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes!
Il nous faudrait mille personnes
Pour plucher tout ce canton. 
La chanvre tant tout  fait crue,
Lhirondelle ajouta:  Ceci ne va pas bien;
Mauvaise graine est tt venue.
Mais puisque jusquici lon ne ma crue en rien,
Ds que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu leurs bls
Les gens ntant plus occups
Feront aux oisillons la guerre;
Quand reglingettes et rseaux
Attraperont petits oiseaux,
Ne volez plus de place en place,
Demeurez au logis ou changez de climat:
Imitez le canard, la grue ou la bcasse.
Mais vous ntes pas en tat
De passer, comme nous, les dserts et les ondes,
Ni daller chercher dautres mondes;
Cest pourquoi vous navez quun parti qui soit sr,
Cest de vous enfermer aux trous de quelque mur. 
Les oisillons, las de lentendre,
Se mirent  jaser aussi confusment
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres:
Maint oisillon se vit esclave retenu.
Nous ncoutons dinstincts que ceux qui sont les ntres
Et ne croyons le mal que quand il est venu.

Le Rat de ville et le Rat des champs
Autrefois le Rat de ville
Invita le Rat des champs,
Dune faon fort civile,
A des reliefs dortolans.
Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis :
Je laisse  penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le rgal fut fort honnte,
Rien ne manquait au festin ;
Mais quelquun troubla la fte,
Pendant quils taient en train.
A la porte de la salle
Ils entendirent du bruit ;
Le Rat de ville dtale,
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire :
Rats en campagne aussitt ;
Et le Citadin de dire :
Achevons tout notre rt.
 Cest assez, dit le Rustique ;
Demain vous viendrez chez moi.
Ce nest pas que je me pique
De tous vos festins de roi ;
Mais rien ne vient minterrompre ;
Je mange tout  loisir.
Adieu donc ; fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre

Le Loup et lAgneau
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous lallons montrer tout  lheure.
Un Agneau se dsaltrait
Dans le courant dune onde pure.
Un Loup survient  jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
 Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras chti de ta tmrit.
 Sire, rpond lAgneau, que votre Majest
Ne se mette pas en colre ;
Mais plutt quelle considre
Que je me vas dsaltrant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous dElle,
Et que par consquent, en aucune faon,
Je ne puis troubler sa boisson.
 Tu la troubles, reprit cette bte cruelle,
Et je sais que de moi tu mdis lan pass.
 Comment laurais-je fait si je ntais pas n ?
Reprit lAgneau, je tette encor ma mre.
 Si ce nest toi, cest donc ton frre.
 Je nen ai point.
 Cest donc quelquun des tiens :
Car vous ne mpargnez gure,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me la dit : il faut que je me venge. 
L-dessus, au fond des forts
Le Loup lemporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procs.

